Soulages bleu : large brosse de bleu outremer traversant une bande noire sur papier

Soulages bleu : la couleur qui a surgi un an avant l’outrenoir

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Le bleu de Soulages est un bleu outremer éclatant, apparu en 1978 dans ses gouaches sur papier, à peine un an avant qu’il n’invente l’outrenoir. Chez l’artiste le plus noir de la peinture française, cette couleur n’a rien d’un accident de parcours : elle est le laboratoire où se joue tout ce qui suivra. Voici d’où vient ce bleu, dans quelles œuvres le chercher, ce qu’il vaut et comment vivre avec.

Ce qu’il faut retenir

  • Technique signature : la gouache vinylique sur papier, posée à la brosse large et raclée
  • Série phare : la centaine de grandes gouaches de 1977-1978, où le bleu s’impose
  • Style : barres orthogonales noires traversées ou doublées d’un bleu très saturé
  • Où les voir : Centre Pompidou, musée Soulages à Rodez, collections privées

Qui est réellement Pierre Soulages, l’homme derrière ce bleu ?

Pierre Soulages est né à Rodez le 24 décembre 1919 et mort à Nîmes le 26 octobre 2022, à 102 ans. Entre les deux : soixante-dix ans d’une peinture qui n’a jamais raconté d’histoire, jamais figuré quoi que ce soit, et qui a pourtant fini par occuper une place que peu d’artistes français atteignent de leur vivant.

L’enfance aveyronnaise compte. Les statues-menhirs du musée Fenaille, les pierres romanes, la lumière rase des Grands Causses : Soulages a toujours dit que sa vocation était née là, devant des objets sans image. Il monte à Paris en 1938, refuse l’École des beaux-arts, y entre finalement par la porte de derrière après la guerre, en 1946, avec du brou de noix pour toute palette. Le produit est bon marché. Il est brun, épais, il file sur le papier. Le noir viendra vite après.

En 1959, il fait construire une maison-atelier sur les hauteurs de Sète, face à la Méditerranée. Le détail n’est pas anodin pour qui s’intéresse au bleu : l’artiste que l’on résume au noir a passé des décennies à travailler devant une des étendues les plus bleues d’Europe. Sa donation à sa ville natale a donné naissance au musée Soulages de Rodez, ouvert en 2014 dans un bâtiment d’acier corten signé RCR Arquitectes.

Quand le bleu de Soulages apparaît-il dans son œuvre ?

Le bleu de Soulages apparaît en 1978, sur papier, et pas sur toile. C’est la date que retiennent aujourd’hui les spécialistes de son travail. À la fin des années 1970, le peintre se lance dans une campagne intensive d’œuvres sur papier : environ une centaine de grandes gouaches vinyliques réalisées au fil de 1977, poursuivies l’année suivante. C’est dans cette poussée qu’un bleu franc, saturé, presque électrique, s’invite entre les barres noires.

La chronologie a quelque chose de vertigineux. En janvier 1979, Soulages recouvre entièrement une toile de noir et découvre, en la regardant refléter la lumière, ce qu’il baptisera l’outrenoir. Le bleu le précède donc d’à peine quelques mois. Difficile de ne pas y voir un seuil : avant de faire du noir une surface de lumière, l’artiste a poussé la couleur à son maximum d’éclat.

Le bleu n’était pas non plus une nouveauté absolue. Dès les années 1950, ses noirs se construisent contre d’autres couleurs — rouges, bruns, bleus — que le raclage laisse affleurer par en dessous. Ce qui change en 1978, c’est le statut du bleu : il cesse d’être un fond que le noir recouvre, il devient un acteur à part entière, à égalité de surface.

Comment Soulages obtient-il ce bleu si lumineux ?

Par la gouache vinylique, un matériau que peu de peintres de sa génération ont exploité à cette échelle. La gouache vinylique donne une teinte vive et mate, sans le voile gras de l’huile, et sèche assez vite pour supporter les passages successifs de brosse. Sur papier fort, souvent marouflé sur toile ensuite, elle produit un bleu qui semble éclairé de l’intérieur.

La gestuelle, elle, ne change pas. Brosses de peintre en bâtiment, spatules, racloirs : Soulages travaille avec des outils larges, tirés d’un seul geste, dont il laisse voir les stries. Le bleu est posé de la même manière que le noir, en barres, en bandes, en croisements orthogonaux. Aucune fantaisie décorative. La couleur n’adoucit rien, elle augmente la tension.

Le linguiste et biographe Pierre Encrevé, qui a établi le catalogue raisonné de l’œuvre, résume cette bascule d’une formule juste : « La logique de la lumière a éclipsé celle du signe, et bientôt celle de toute forme. » Le bleu n’est pas là pour signifier quoi que ce soit. Il est là pour renvoyer de la lumière.

D’où vient l’inspiration de ce bleu chez Soulages ?

Soulages s’est toujours méfié des explications biographiques de sa peinture. Il n’a jamais dit que son bleu venait de la mer de Sète, ni du ciel du Larzac. Plusieurs sources d’inspiration documentées éclairent malgré tout ce moment.

  • La lumière comme matériau. Toute sa recherche des années 1970 porte sur la façon dont une surface renvoie la lumière plutôt que sur ce qu’elle représente.
  • L’art roman. Ses références vont vers l’architecture nue, la pierre, les volumes sans ornement — un goût formé en Aveyron et jamais démenti.
  • Le vitrail. Entre 1987 et 1994, il conçoit les verrières de l’abbatiale Sainte-Foy de Conques. Choix radical : un verre translucide incolore, mis au point avec des maîtres verriers, plutôt que les couleurs attendues. Là encore, la lumière prime sur la couleur.
  • Le papier. Le support absorbe, retient, laisse la trace du grain. Il autorise une liberté d’essai que la toile, plus solennelle, n’offre pas.

Au fond, ce bleu ressemble moins à une échappée lyrique qu’à une expérience de physique menée à la brosse. Le peintre teste jusqu’où une couleur peut porter la lumière — avant de conclure que le noir le fait mieux encore.

Quelle est l’œuvre bleue la plus emblématique de Soulages ?

Les grandes gouaches de 1978 forment le cœur du sujet, et l’une d’elles est devenue l’image de référence : une Gouache et encre sur papier marouflé sur toile de 99 × 63,4 cm, datée 1978, choisie comme affiche de l’exposition « Soulages, une autre lumière. Peintures sur papier », présentée au musée du Luxembourg du 17 septembre 2025 au 11 janvier 2026.

Cette rétrospective, riche de 130 œuvres dont plus d’une trentaine jamais montrées auparavant, a fait beaucoup pour la redécouverte de cette veine bleue. Le public découvrait un Soulages inattendu : structures de barres noires puissantes, ponctuées de plages bleues qui explosent littéralement dans le champ visuel. Rien à voir avec le monochrome méditatif auquel on l’associe.

La réception critique a été frappée par un même constat. Ces papiers, longtemps considérés comme des travaux préparatoires ou secondaires, apparaissent désormais comme le laboratoire central de l’œuvre. Ce n’est pas la marge, c’est l’atelier.

Comment décorer son intérieur avec une œuvre bleue de Soulages ?

Une estampe ou une lithographie bleue de Soulages demande de l’espace autour d’elle. C’est la seule règle vraiment non négociable : ces compositions fonctionnent par contraste, et un mur chargé les tue.

  • Le mur. Blanc cassé, gris perle ou lin. Un mur coloré entre en conflit direct avec le bleu outremer.
  • L’éclairage. Lumière rasante, latérale, jamais frontale. La matière de ces œuvres se lit dans les reliefs de brosse ; un spot de face les aplatit.
  • L’encadrement. Caisse américaine claire ou baguette noire fine, avec une marge blanche généreuse. Éviter la dorure, incompatible avec cette esthétique.
  • Les styles compatibles. Intérieurs contemporains sobres, architecture d’après-guerre, matériaux bruts (béton ciré, chêne clair, acier). L’abstraction gestuelle s’accorde mal aux intérieurs très ornementés.
  • L’accrochage. Centre de l’œuvre à 150 cm du sol, seule sur son pan de mur. Un accrochage en série dilue l’impact.

Un conseil de conservation, souvent oublié : les œuvres sur papier craignent la lumière directe. Verre anti-UV et mur sans exposition solaire prolongée sont des investissements plus utiles qu’un cadre coûteux.

Quel est le prix d’une œuvre bleue de Soulages sur le marché ?

Le marché Soulages se lit à deux vitesses : les toiles historiques, réservées à une poignée de collectionneurs internationaux, et les œuvres sur papier ou estampes, encore accessibles à des amateurs avertis.

Type d’œuvre Période Prix observés
Peinture sur toile (record mondial) 1961 20,2 M$ (Sotheby’s New York, 2021)
Peinture sur toile 1960 9,6 M€ (Tajan, 2019)
Gouache sur papier 1973 ≈ 600 000 €
Gouache sur papier 1953 200 000 € (Sotheby’s, décembre 2025)
Lithographie ou sérigraphie signée 1960-1990 quelques milliers d’euros

Un chiffre mérite qu’on s’y arrête : le record mondial de l’artiste, 20,2 millions de dollars en 2021, n’a pas été établi par une œuvre noire. La toile en question, Peinture 195 × 130 cm, 4 août 1961, associe le noir et le rouge — et elle avait été estimée entre 8 et 12 millions. Le marché paie donc une prime considérable à la rareté chromatique chez celui qu’on présente comme le peintre d’une seule couleur. Les œuvres où le bleu s’affirme relèvent exactement de cette logique.

Côté acquisition, trois canaux : les ventes publiques françaises (Sotheby’s Paris, Christie’s, Artcurial, Tajan), les galeries spécialisées en art d’après-guerre, et le marché de l’estampe pour des budgets plus modestes. Dans tous les cas, exiger la référence au catalogue raisonné établi par Pierre Encrevé : c’est le document qui fait foi, et les faux circulent.

Un dernier regard sur ce bleu

La postérité a fabriqué un Soulages monochrome, commode et un peu faux. Les papiers de 1978 disent autre chose : un peintre de 58 ans qui, avant de trouver sa forme définitive, a poussé la couleur aussi loin qu’il pouvait pour voir ce qu’elle renvoyait. Le bleu n’a pas été abandonné. Il a été dépassé — ce qui n’est pas du tout la même chose. Pour prolonger cette exploration des couleurs radicales, l’histoire du noir absolu raconte l’autre versant de la même obsession.

FAQ

Soulages a-t-il vraiment peint en bleu ?
Oui. Le bleu apparaît nettement en 1978 dans ses gouaches vinyliques sur papier, et des bleus affleuraient déjà sous ses noirs dès les années 1950.

Où voir des œuvres bleues de Soulages aujourd’hui ?
Au musée Soulages de Rodez, qui conserve l’essentiel de sa donation, et au Centre Pompidou, qui détient un fonds important. L’exposition du musée du Luxembourg consacrée à ses peintures sur papier s’est achevée le 11 janvier 2026.

Quelle différence entre le bleu de Soulages et le bleu d’Yves Klein ?
Klein a déposé une formule, l’IKB, et fait du monochrome bleu une œuvre en soi. Soulages utilise le bleu comme une force parmi d’autres, en tension avec le noir, jamais seul sur la surface.

Combien coûte une œuvre bleue de Soulages ?
De quelques milliers d’euros pour une estampe signée à plusieurs centaines de milliers d’euros pour une gouache sur papier. Les toiles se comptent en millions.

Pourquoi Soulages a-t-il abandonné la couleur pour l’outrenoir ?
Il ne l’a pas formulé comme un abandon. En janvier 1979, il constate qu’une surface entièrement noire, striée par la brosse, renvoie et transforme la lumière mieux qu’aucune couleur. La recherche restait la même ; l’outil a changé.