Le noir absolu désigne une surface capable d’absorber plus de 99,9 % de la lumière visible, au point d’effacer tout relief et de transformer un objet en silhouette découpée. Le Vantablack, mis au point en 2014 par la société britannique Surrey NanoSystems, en reste la référence — et l’objet d’une bataille qui oppose depuis 2016 Anish Kapoor au reste du monde de l’art. En France, Pierre Soulages a inventé un noir absolu radicalement inverse : l’outrenoir, qui ne dévore pas la lumière, il la rend.
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Ce qu’il faut retenir sur le noir absolu
- Matériau signature : le Vantablack, forêt de nanotubes de carbone verticaux qui piègent 99,965 % de la lumière visible.
- Record actuel : un matériau développé au MIT en 2019 absorbe 99,995 % de la lumière incidente.
- Version picturale : l’outrenoir de Pierre Soulages, né en janvier 1979, qui réfléchit la lumière au lieu de l’absorber.
- Le conflit : Anish Kapoor détient depuis 2016 l’exclusivité artistique du Vantablack ; Stuart Semple lui oppose ses pigments « ouverts à tous, sauf à lui ».
- Où le voir : musée Soulages à Rodez, Centre Pompidou, galeries d’art contemporain spécialisées en monochromes.
Qu’est-ce que le noir absolu, exactement ?
Le noir absolu n’est pas une couleur, c’est une absence mesurable. Un noir de peinture classique renvoie encore 3 à 5 % de la lumière qu’il reçoit ; l’œil perçoit donc des reflets, des bords, un volume. Un noir absolu descend sous la barre des 0,1 %. À ce seuil, le cerveau perd ses repères : posé sur un buste ou un masque, le matériau efface le nez, les creux, les arêtes. Il ne reste qu’une découpe, un trou dans l’espace.
C’est précisément ce vertige qui intéresse les artistes. Un monochrome peint reste une image. Une surface en noir absolu, elle, cesse d’être une image pour devenir un phénomène — quelque chose que le spectateur ressent physiquement avant de le comprendre. Les visiteurs qui ont approché une pièce recouverte de Vantablack décrivent tous la même sensation : la tentation de tendre la main pour vérifier qu’il y a bien quelque chose.
Au fond, la formule « noir absolu » recouvre deux familles très différentes. D’un côté les matériaux d’ingénierie, nés dans les laboratoires d’optique et de spatial. De l’autre les noirs picturaux, obtenus au pinceau, à la brosse ou au couteau, dont l’ambition n’est pas d’absorber la lumière mais de la manipuler.
Comment fabrique-t-on un noir absolu ?
La recette tient en trois mots : nanotubes de carbone verticaux. Le Vantablack, développé par Surrey NanoSystems et présenté en 2014, se compose de millions de tubes microscopiques dressés côte à côte comme les brins d’une pelouse invisible. Un photon qui entre dans cette forêt rebondit d’un tube à l’autre, perd son énergie sous forme de chaleur, et ne ressort jamais. Résultat mesuré : 99,965 % de la lumière visible absorbée.
Le procédé a une contrainte majeure. Sa version originale exige un dépôt sous vide à haute température, ce qui interdit de l’appliquer sur une toile ou un corps humain. Surrey NanoSystems a donc décliné une version pulvérisable, moins performante mais applicable sur des formes complexes — celle qu’on retrouve dans les installations artistiques et sur le fameux pavillon coréen des Jeux olympiques de PyeongChang en 2018, entièrement recouvert de noir absolu.
Depuis, le record a changé de mains. En septembre 2019, une équipe d’ingénieurs du MIT a annoncé un matériau à nanotubes absorbant 99,995 % de la lumière incidente, soit dix fois plus sombre que tout ce qui existait. La découverte, en partie accidentelle, est née d’une recherche sur la croissance de nanotubes sur aluminium. L’artiste Diemut Strebe en a aussitôt tiré une œuvre : un diamant jaune de 16,78 carats, estimé à plus de 2 millions de dollars, recouvert du matériau et devenu littéralement invisible. Le titre — The Redemption of Vanity — dit tout.
Pourquoi le noir absolu a-t-il déclenché une guerre entre artistes ?
Parce qu’en 2016, Anish Kapoor a obtenu l’exclusivité mondiale de l’usage artistique du Vantablack. Un artiste, un seul, propriétaire d’une couleur. La communauté artistique l’a très mal pris.
La riposte est venue d’un peintre britannique, Stuart Semple. Il a mis en vente le « rose le plus rose du monde », un pigment fluorescent accessible à tous — sauf à Kapoor, chaque acheteur devant cocher une case certifiant qu’il n’est pas Anish Kapoor et qu’il n’agit pas pour son compte. Kapoor s’est procuré le pigment malgré tout, puis a publié sur Instagram la photo de son majeur trempé dans la poudre rose, légendée « Up yours #pink ». La guerre était déclarée.
Semple a ensuite lancé Black 2.0, puis Black 3.0, une acrylique noire ultra-mate vendue quelques dizaines d’euros et financée par crowdfunding. Elle n’atteint évidemment pas les performances du Vantablack, mais elle en offre une approximation convaincante à quiconque veut expérimenter le noir absolu chez soi. Le geste est moins technique que politique : rendre à tous ce qu’un contrat avait confisqué.
Cette querelle, qui pourrait passer pour une anecdote de cour de récréation, pose en réalité une question sérieuse. Une couleur peut-elle appartenir à quelqu’un ? Yves Klein avait déposé la formule de son bleu en 1960 sans jamais en interdire l’usage. Le précédent Kapoor, lui, franchit une ligne — et c’est bien ce qui continue d’agacer.
Pierre Soulages et l’outrenoir : le noir absolu à la française
Il existe une autre voie vers le noir absolu, et elle n’a rien à voir avec la nanotechnologie. Une nuit de janvier 1979, dans son atelier, Pierre Soulages recouvre entièrement une toile de noir. Il la juge ratée, s’éloigne, revient des heures plus tard. Et voit autre chose : la lumière que les sillons du couteau renvoient au spectateur.
« Un jour je peignais, le noir avait envahi toute la surface de la toile, sans formes, sans contrastes, sans transparences », racontait-il à propos de cette nuit fondatrice — un récit repris par le Centre Pompidou lors de la rétrospective qu’il lui a consacrée en 2009. Soulages baptisera cette pratique outrenoir, sur le modèle d’outre-Rhin ou outre-Manche : un pays situé au-delà du noir.
La différence avec le Vantablack est totale, et c’est ce qui rend la comparaison passionnante. Le noir absolu des ingénieurs supprime la lumière ; l’outrenoir la fabrique. Chez Soulages, la toile ne se regarde jamais deux fois pareil : un pas de côté, un nuage qui passe, et les stries deviennent argent, bronze, presque bleutées. Le spectateur devient, littéralement, une partie de l’œuvre.
Cette obsession a nourri sept décennies de travail, jusqu’à sa mort en octobre 2022, à 102 ans. Elle a aussi produit l’un des plus solides marchés de l’art français d’après-guerre — on y revient plus bas. Pour prolonger, le parcours complet de Pierre Soulages et de son outre-noir mérite le détour, tout comme celui de Lucio Fontana, qui a fendu la toile pour atteindre le même au-delà par un geste inverse.
Comment décorer son intérieur avec le noir absolu ?
Une œuvre en noir absolu ne se traite pas comme un tableau ordinaire : elle mange la lumière de la pièce autant qu’elle en dépend. Trois principes suffisent à éviter l’effet « trou noir » accroché au mur.
L’éclairage rasant plutôt que frontal. Un spot placé au-dessus et légèrement en avant de l’œuvre, orienté à 30 degrés environ, révèle les reliefs au lieu de les aplatir. Un éclairage de face, lui, tue tout : la surface devient un rectangle mort. C’est la règle numéro un, et celle que la plupart des particuliers ratent.
Un mur clair, mat, et surtout de la place. Le noir absolu a besoin de respiration. Comptez au minimum 40 à 50 centimètres de mur nu de chaque côté, davantage sur un grand format. Blanc cassé, lin, plâtre brut : les fonds légèrement chauds fonctionnent mieux que le blanc pur, trop clinique.
Des styles d’intérieur compatibles. Minimalisme japonais, appartement haussmannien épuré, loft industriel aux matériaux bruts — le noir absolu s’entend avec le bois clair, le béton ciré, le lin froissé. Il déteste en revanche les intérieurs déjà saturés de motifs. Placé face à une fenêtre, il capte les variations de la journée ; placé dans un couloir sombre, il disparaît. Un dernier détail, souvent négligé : évitez le verre de protection, qui ajoute des reflets et annule exactement ce que l’œuvre cherche à produire.
Combien coûte une œuvre en noir absolu ?
Tout dépend de la famille à laquelle on s’adresse. Le marché des monochromes noirs va de quelques centaines d’euros pour un jeune artiste à plusieurs millions pour une pièce historique. Les fourchettes ci-dessous sont indicatives et reposent sur des résultats de ventes publiques et des prix de galerie observés.
| Type d’œuvre | Période | Prix observés |
|---|---|---|
| Peinture outrenoir grand format (Soulages) | 1979-2022 | 500 000 € à plus de 9 M€ |
| Œuvre sur papier, brou de noix (Soulages) | 1947-1970 | 20 000 € à 150 000 € |
| Monochrome noir, artiste contemporain émergent | 2010-2026 | 1 500 € à 15 000 € |
| Pièce recouverte de Vantablack | depuis 2016 | hors marché ouvert, usage réservé |
| Peinture Black 3.0 (matériau, pour peindre soi-même) | depuis 2019 | 25 € à 40 € le flacon |
Le segment Soulages reste le plus lisible et le plus solide. En décembre 2019, une toile de 1959 a dépassé les 9 millions d’euros lors d’une vente Christie’s à Paris, un record pour l’artiste — et un signal fort envoyé au marché de la peinture abstraite d’après-guerre. À l’autre bout du spectre, les monochromes noirs de jeunes artistes restent l’un des rares territoires encore accessibles à un premier achat sérieux, autour de 2 000 à 5 000 euros en galerie.
Où acheter ? Les maisons de vente parisiennes (Christie’s, Sotheby’s, Artcurial) pour le haut du marché, les galeries d’art contemporain spécialisées dans l’abstraction pour le segment intermédiaire, et les foires émergentes type Drawing Now ou Art Paris pour les découvertes. Méfiance en revanche sur les plateformes généralistes : le noir absolu se photographie mal, et beaucoup d’annonces vendent en réalité un simple noir mat.
À retenir
- Le noir absolu absorbe plus de 99,9 % de la lumière visible ; un noir de peinture classique en renvoie 3 à 5 %.
- Le Vantablack (2014) et le matériau du MIT (2019) sont des prouesses d’ingénierie, pas des pigments de peintre.
- L’outrenoir de Soulages fait exactement l’inverse : il réfléchit la lumière au lieu de l’avaler.
- L’exclusivité accordée à Anish Kapoor en 2016 a durablement fâché le milieu artistique.
- Un premier achat sérieux de monochrome noir se situe entre 2 000 et 5 000 euros en galerie.
FAQ
Le noir absolu existe-t-il vraiment ?
Pas au sens strict. Aucun matériau connu n’absorbe 100 % de la lumière. Le noir absolu est une limite dont on s’approche : 99,965 % pour le Vantablack, 99,995 % pour le matériau du MIT. La fraction restante suffit à ce que l’œil détecte encore une présence, sans parvenir à en lire la forme.
Peut-on acheter du Vantablack pour peindre chez soi ?
Non. Son application nécessite un équipement de laboratoire, et son usage artistique est contractuellement réservé. L’alternative accessible s’appelle Black 3.0, vendue par Stuart Semple pour quelques dizaines d’euros — un noir très mat, sans commune mesure avec le Vantablack, mais suffisant pour expérimenter.
Quelle différence entre l’outrenoir et le noir absolu des laboratoires ?
L’intention. Le noir absolu technique supprime la lumière pour créer un vide optique. L’outrenoir de Soulages structure la surface en stries pour renvoyer la lumière vers le spectateur. L’un efface, l’autre révèle.
Où voir des œuvres en noir absolu en France ?
Le musée Soulages de Rodez, ouvert en 2014, conserve le plus grand ensemble d’outrenoirs au monde. Le Centre Pompidou et plusieurs fondations privées présentent régulièrement des monochromes noirs, de Malevitch à Ad Reinhardt.
Une œuvre en noir absolu se dégrade-t-elle avec le temps ?
Les surfaces ultra-mates sont fragiles : un simple contact du doigt laisse une trace de gras difficile à retirer, et la poussière modifie leur pouvoir absorbant. Un dépoussiérage à la poire à air, sans jamais frotter, et un éloignement des sources de chaleur suffisent dans la plupart des cas.
Reste une ironie que les scientifiques eux-mêmes reconnaissent : plus on s’approche du noir absolu, moins il y a quelque chose à voir. La couleur la plus convoitée de l’art contemporain est aussi la seule qui, poussée à son terme, promet de faire disparaître l’œuvre qui la porte.

