Closerie Falbala : murs blancs aux tracés noirs de l'œuvre monumentale de Jean Dubuffet — talentsartistiques.com

Closerie Falbala : le chef-d’œuvre de 1 610 m² que Jean Dubuffet a enfermé derrière un mur

La Closerie Falbala est l’œuvre monumentale la plus vaste de Jean Dubuffet : 1 610 m² de béton peint en blanc et strié de noir, bâtis entre 1971 et 1973 à Périgny-sur-Yerres, dans le Val-de-Marne. Classée monument historique en 1998, elle enferme derrière ses murs aveugles une villa sans fenêtre et une chambre de méditation entièrement tapissée de cellules. Un chef-d’œuvre invisible depuis la route, que l’on ne découvre que sur rendez-vous.

Temps de lecture estimé : 7 minutes

Ce qu’il faut retenir

  • Technique signature : béton projeté sur armature métallique, résine époxy, peinture polyuréthane blanche rehaussée de tracés noirs et d’aplats bleus et rouges.
  • Série phare : le cycle de l’Hourloupe (1962-1974), dont la Closerie Falbala constitue l’aboutissement architectural.
  • Style : un graphisme cellulaire continu, sans hiérarchie ni perspective, qui recouvre sols, murs et plafonds.
  • Où la voir : Fondation Dubuffet, Périgny-sur-Yerres (94), visite guidée sur réservation uniquement.

Qu’est-ce que la Closerie Falbala, exactement ?

La Closerie Falbala est un enclos sculpté de 1 610 m², haut de 8 mètres, que Jean Dubuffet fait construire entre 1971 et 1973 sur le terrain de ses ateliers de Périgny-sur-Yerres. Le mot « closerie » dit déjà l’essentiel : un jardin fermé. Sauf qu’ici le jardin est en béton, et que rien n’y pousse.

Depuis l’extérieur, on ne voit qu’une muraille blanche. Aucune ouverture, aucune indication. L’œuvre ne se donne qu’une fois franchi le seuil, quand le visiteur débouche sur un sol ondulant, cerné de parois qui montent, se creusent, se replient. Au centre se dresse la Villa Falbala, une construction aveugle qui abrite le Cabinet logologique.

Le chantier ne s’arrête pas en 1973 : Dubuffet y revient jusqu’en 1976. L’artiste, né au Havre en 1901 et disparu en 1985, a alors dépassé les soixante-dix ans. C’est le détail que l’on oublie toujours devant l’ampleur du site : cette œuvre-monde est celle d’un homme qui, à un âge où l’on range ses pinceaux, décide de faire entrer sa peinture dans le bâtiment.

L’État a fini par le reconnaître. Inscrite en 1990, la Closerie Falbala est classée monument historique par arrêté du 17 novembre 1998 — une distinction rare pour une œuvre d’art du XXe siècle, qui relève d’habitude du musée et non du patrimoine bâti.

Comment la Closerie Falbala a-t-elle été construite ?

La Closerie Falbala repose sur une technique empruntée au génie civil : du béton projeté sur une armature métallique, puis couvert de résine époxy et peint au polyuréthane blanc. Sur ce fond, Dubuffet fait tracer au cordeau les lignes noires épaisses qui structurent toute son œuvre tardive, ponctuées de quelques cellules bleues et rouges.

La Villa centrale, elle, est réalisée en résine stratifiée. Ses dimensions — environ 20 mètres sur 15, pour 8 mètres de haut — en font moins une sculpture qu’un bâtiment habitable, si tant est qu’on puisse habiter un volume sans fenêtre.

Cette matérialité a un prix. Le béton reste poreux, la peinture s’écaille, les murs se fissurent. Une campagne de restauration lourde a été menée de 2000 à 2003 sous la conduite d’un architecte en chef des Monuments historiques, et la Fondation Dubuffet a depuis engagé de nouveaux travaux de reprise des fondations et des parois. Une œuvre de 1 610 m² exposée aux intempéries se répare comme une cathédrale : par tranches, indéfiniment.

D’où vient l’imaginaire de la Closerie Falbala ?

Tout part d’un gribouillis. En juillet 1962, Dubuffet dessine machinalement au stylo à bille rouge et bleu pendant une conversation téléphonique. De ces cellules cernées de noir naît l’Hourloupe, un cycle qui l’occupera douze ans — un mot-valise que l’artiste rattache lui-même à « hurler », « loup » et au Horla de Maupassant.

Le cycle progresse par contamination. D’abord le papier, puis la toile, puis le volume en polystyrène peint, puis le spectacle avec Coucou Bazar en 1973. La Closerie est l’étape où le motif cesse d’être regardé pour devenir un lieu où l’on marche. Pour comprendre ce basculement, il faut avoir en tête l’ensemble du parcours de l’artiste : nos pages consacrées aux œuvres de Jean Dubuffet retracent le chemin qui va de l’Art Brut à cette architecture peinte.

Au fond, ce que Dubuffet cherche ici n’est pas un décor. Il conçoit la Closerie comme une interprétation de la nature plutôt que comme une imitation : un paysage mental, sans arbre ni ciel, où le regard n’a plus de repère auquel s’accrocher. Pas si simple, quand on sait que l’ensemble est planté au milieu de la campagne du Val-de-Marne.

La Villa Falbala et le Cabinet logologique : le cœur caché

La Villa Falbala n’a qu’une fonction : protéger ce qu’elle contient. À l’intérieur, après une antichambre et une double porte, se trouve le Cabinet logologique, réalisé entre 1967 et 1969, que Dubuffet définit comme une « chambre d’exercice philosophique ».

Cabinet logologique de la Closerie Falbala, chambre d’exercice philosophique de Jean Dubuffet — talentsartistiques.com

La pièce est petite. Sol, murs, plafond : tout est recouvert du même réseau de cellules blanches cernées de noir. Il n’y a plus de haut ni de bas, plus d’angle identifiable, plus d’échelle. L’effet est immédiat et un peu vertigineux — c’est précisément le but. Dubuffet voulait un lieu pour s’abstraire du réel et faire l’expérience de la multiplicité des lectures possibles du monde.

La réception critique a longtemps hésité entre fascination et malaise. Aujourd’hui, la Closerie Falbala est considérée comme l’un des rares environnements totaux réalisés par un artiste majeur du XXe siècle en France, aux côtés d’expériences comme le Palais idéal du Facteur Cheval ou le Jardin des Tarots de Niki de Saint Phalle.

Comment décorer son intérieur dans l’esprit de la Closerie Falbala ?

Transposer la Closerie Falbala chez soi ne consiste pas à multiplier les motifs, mais à jouer un contraste : une base blanche mate, et un seul geste graphique noir. C’est la règle que Dubuffet applique lui-même à l’échelle du bâtiment.

  • Un seul mur, jamais quatre. Un pan traité en fresque cellulaire noir et blanc suffit à porter toute la pièce. Au-delà, l’effet bascule dans la saturation.
  • Une lumière rasante. Les tracés noirs se lisent mieux sous un éclairage latéral et doux que sous un plafonnier. Un applique orientée à 30 cm du mur révèle la texture.
  • Des accents rares. Un aplat rouge ou bleu, deux au maximum, dans un coussin, une céramique ou un cadre. Le reste doit rester neutre.
  • Accrochage bas. Une estampe de la période Hourloupe se centre à 145-150 cm du sol, sur un mur nu, avec au moins 60 cm de vide de chaque côté.
  • Volumes bruts. Une sculpture blanche ou une céramique aux formes molles dialogue mieux avec ce graphisme qu’un objet coloré. Les codes du volume pop art fonctionnent très bien dans cet esprit.

Les intérieurs qui accueillent le mieux cet univers sont les plus dépouillés : minimalisme scandinave, béton ciré, appartements haussmanniens vidés de leurs meubles bruns. À l’inverse, un salon déjà chargé en motifs annule l’effet.

Que vaut aujourd’hui une œuvre de Jean Dubuffet ?

La Closerie Falbala, propriété de la Fondation Dubuffet et protégée au titre des monuments historiques, n’a évidemment pas de prix de marché. Mais le reste de l’œuvre s’échange, et la période Hourloupe y occupe le haut du panier. Selon les fourchettes publiées par les cabinets d’expertise en 2025, on observe les ordres de grandeur suivants.

Type d’œuvre Période Prix observés
Lithographie, sérigraphie courante Toutes périodes 300 à 3 000 €
Estampe rare, tirage limité signé 1960-1970 3 000 à 10 000 €
Œuvre sur papier Hourloupe (1962-1974) 100 000 à 500 000 €
Huile ou acrylique, format moyen 1950-1970 jusqu’à 400 000 €
Grand format historique Hourloupe et Paris Circus plusieurs millions d’euros
Record en vente publique Paris Polka 24,8 M$, Christie’s New York, 2017

Le marché de Dubuffet est stable plutôt que spéculatif. Les grands formats des années 1960 tirent la cote vers le haut, portés par une demande américaine et asiatique constante, tandis que le segment de l’estampe reste l’une des portes d’entrée les plus accessibles de l’après-guerre français. Pour acheter, trois circuits : les maisons de vente généralistes et spécialisées, les galeries d’art moderne du marché secondaire, et les foires d’art contemporain — là où se croisent aussi les héritiers conceptuels de Dubuffet comme Bertrand Lavier.

Comment visiter la Closerie Falbala ?

La Closerie Falbala se visite uniquement en visite guidée, sur réservation préalable, auprès de la Fondation Dubuffet. Le site se trouve à Périgny-sur-Yerres (94520), dans le Val-de-Marne, à une trentaine de kilomètres de Paris.

  • Durée : environ 1 h 30, groupes limités pour la conservation de l’œuvre.
  • Réservation : indispensable, par téléphone au 01 47 34 12 63. Les jours d’ouverture varient et le site est fermé les jours fériés.
  • Tarifs indicatifs : 8 € plein tarif, 4,50 € tarif réduit, gratuit pour les moins de 10 ans — à confirmer lors de la réservation.
  • Accès : RER A jusqu’à Boissy-Saint-Léger, puis bus ou taxi. En voiture, comptez 45 minutes depuis Paris.
  • Bon plan : lors des Journées européennes du patrimoine, la Fondation ouvre des visites gratuites, sur réservation obligatoire et en nombre très limité.

La visite comprend aussi les anciens ateliers, où sont présentés maquettes d’architecture et projets monumentaux restés sans suite. L’office de tourisme du Val-de-Marne recense les créneaux ouverts au public.

Il reste ce paradoxe, et il est tenace : l’œuvre la plus vaste de Jean Dubuffet est aussi celle que le moins de gens ont vue. Un monument historique de 1 610 m² qui n’accueille, certains mois, que quelques dizaines de visiteurs. Dubuffet n’aurait probablement pas trouvé cela anormal — il a passé sa vie à préférer ce qui échappe au regard officiel. La Closerie Falbala est peut-être sa dernière blague : un chef-d’œuvre qu’il faut mériter pour voir.

À retenir

  • La Closerie Falbala, construite de 1971 à 1973 à Périgny-sur-Yerres, couvre 1 610 m² pour 8 mètres de haut.
  • Elle abrite la Villa Falbala, sans fenêtre, et le Cabinet logologique (1967-1969), « chambre d’exercice philosophique » de Dubuffet.
  • Classée monument historique le 17 novembre 1998, elle a été restaurée entre 2000 et 2003.
  • Elle constitue l’aboutissement du cycle de l’Hourloupe, né d’un gribouillis au stylo à bille en 1962.
  • La visite se fait exclusivement sur rendez-vous auprès de la Fondation Dubuffet.

FAQ

Où se trouve exactement la Closerie Falbala ?

À Périgny-sur-Yerres, dans le Val-de-Marne (94520), sur le site des anciens ateliers de Jean Dubuffet. L’accès se fait par le RER A jusqu’à Boissy-Saint-Léger, puis en bus ou en taxi.

Peut-on visiter la Closerie Falbala librement ?

Non. Le site est une propriété privée gérée par la Fondation Dubuffet et se découvre uniquement en visite guidée d’environ 1 h 30, sur réservation téléphonique préalable. Les groupes sont volontairement restreints pour préserver l’œuvre.

Pourquoi la Villa Falbala n’a-t-elle aucune fenêtre ?

Parce qu’elle sert d’écrin. Sa fonction est de protéger et d’isoler le Cabinet logologique de toute lumière et de tout paysage extérieur, afin que le visiteur perde ses repères dès l’entrée.

Qu’est-ce que le Cabinet logologique ?

Une petite pièce réalisée entre 1967 et 1969, entièrement recouverte sol, murs et plafond du motif cellulaire de l’Hourloupe. Dubuffet la décrivait comme une « chambre d’exercice philosophique », un lieu conçu pour méditer et s’abstraire du réel.

Combien coûte une œuvre de Jean Dubuffet aujourd’hui ?

De quelques centaines d’euros pour une lithographie courante à plusieurs millions pour un grand format historique. Le record en vente publique reste Paris Polka, adjugée 24,8 millions de dollars chez Christie’s New York en 2017.