Peinture Hartung : grande toile abstraite noire griffée au râteau dans l'atelier — talentsartistiques.com

Peinture Hartung : le peintre qui a troqué le pinceau contre une sulfateuse à vignes

La peinture Hartung est une abstraction du geste : griffures noires, balayages rapides, nuées pulvérisées, obtenues au râteau, à la serpette et à la sulfateuse à vignes bien plus souvent qu’au pinceau. Derrière cette apparente fureur se cache un protocole d’atelier d’une précision d’horloger. Comment ce Saxon devenu français a fait de la trace elle-même le sujet du tableau, ce que valent ses toiles aujourd’hui, et comment les regarder vraiment.

Temps de lecture estimé : 7 minutes.

Ce qu’il faut retenir

  • Technique signature : le grattage et la pulvérisation. Hartung incise la matière fraîche au râteau, à la serpette ou au peigne à étriller, puis vaporise des voiles de peinture vinylique au pistolet et à la sulfateuse agricole.
  • Série phare : les grandes toiles des années 1980, produites dans l’atelier d’Antibes, où le noir n’est plus tracé mais projeté.
  • Style : abstraction lyrique et gestuelle, entre calligraphie et orage. Titres codés du type T1973-E12 (T pour toile, année, numéro d’ordre).
  • Où la voir : Fondation Hartung-Bergman à Antibes, Musée d’Art Moderne de Paris, Centre Pompidou, galeries Perrotin et Malingue.

Qui est réellement Hans Hartung, l’homme derrière ces toiles ?

À huit ans, un enfant de Leipzig dessine des éclairs sur les pages de ses cahiers pour conjurer sa peur de l’orage. Il y a là, déjà, tout le peintre : la ligne brisée, la vitesse, la décharge. Hans Hartung naîtra officiellement à l’abstraction quatorze ans plus tard, mais la matrice est posée dès l’enfance.

Né le 21 septembre 1904 à Leipzig, il étudie à l’Académie des beaux-arts de Dresde entre 1925 et 1926, puis rejoint Paris, la Sorbonne, les ateliers d’André Lhote et de Fernand Léger. Détail rarement souligné : dès 1922, à dix-huit ans, il réalise déjà des aquarelles entièrement non figuratives. Il précède de plusieurs années la plupart des abstraits lyriques auxquels on l’associera après-guerre.

La suite tient du roman noir. En 1939, pour combattre le nazisme, il s’engage dans la Légion étrangère sous un faux nom, Jean Gauthier. En novembre 1944, lors de la bataille de Belfort, une blessure grave à la jambe impose une amputation au-dessus du genou. Il est démobilisé le 18 mai 1945, naturalisé français en 1946. L’homme qui peindra les gestes les plus rapides du XXe siècle peint debout, en équilibre sur une prothèse.

La reconnaissance vient vite. Première exposition personnelle parisienne en 1947 à la galerie Lydia Conti, puis le Grand Prix international de peinture à la Biennale de Venise en 1960. En 1957, il épouse la peintre norvégienne Anna-Eva Bergman. Ensemble, ils conçoivent à Antibes une villa-atelier où ils s’installent à partir de 1973 : c’est aujourd’hui la Fondation Hartung-Bergman.

Comment Hartung fabriquait-il sa peinture, concrètement ?

Voici le point où la peinture Hartung déroute : ses outils viennent de la quincaillerie et du jardinage, pas du magasin de beaux-arts. L’inventaire de son atelier antibois est stupéfiant. Une serpette de vigneron. Un râteau de jardin. Un peigne à étriller les chevaux. Un balai de genêts. Une tyrolienne, cet appareil de maçon qui projette l’enduit. Et surtout une sulfateuse à vignes, pompe agricole détournée en pulvérisateur géant.

Le protocole se déroule en deux temps opposés. D’abord la matière : il étale au sol ou au mur une couche épaisse de peinture vinylique industrielle, puis il l’attaque. Il griffe, il racle, il laboure. L’outil arrache la couche supérieure et fait remonter les fonds ocre ou blancs. Le noir n’est pas posé, il est creusé.

Vient ensuite le souffle. Pistolet à air comprimé, aérosols, bombes, sulfateuse : Hartung recouvre ses griffures de nuées fines, de brumes grises qui reculent la trace dans une profondeur atmosphérique. Le tableau cesse d’être une surface. Il devient un espace où quelque chose vient de se produire.

Une précision qui contredit la légende : cette peinture n’est pas improvisée. Jusqu’à la fin des années 1950, Hartung pratique une spontanéité calculée. Il exécute un petit dessin impulsif, puis l’agrandit méthodiquement sur la toile par mise au carreau. Le geste explosif du grand format reproduit donc fidèlement un geste minuscule. Pas si simple, l’abstraction lyrique.

L’artiste, lui, ramenait tout à une pulsion très physique : « Cela me fait plaisir d’agir sur la toile. C’est cette envie qui me pousse : l’envie de laisser la trace de mon geste sur la toile, sur le papier. Il s’agit de l’acte de peindre, de dessiner, de griffer, de gratter. » La phrase est citée par la Fondation Hartung-Bergman et reprise dans le catalogue de la rétrospective du Musée d’Art Moderne de Paris.

Qu’est-ce qui nourrit cette peinture ?

Trois sources reviennent, et aucune n’est picturale.

  • L’électricité atmosphérique. Les orages de son enfance saxonne, les éclairs qu’il tentait d’attraper au crayon. Toute son œuvre peut se lire comme une météorologie : décharges, zébrures, accalmies.
  • La photographie. Hartung photographie compulsivement des écorces, des herbes, des reflets, des structures noires sur clair. Ces images fonctionnent comme un réservoir de formes plutôt que comme des modèles.
  • Anna-Eva Bergman. Sa femme travaille l’exact contraire : des formes closes, des feuilles d’or et d’argent, des horizons calmes. Leur atelier commun d’Antibes fait dialoguer deux tempéraments inverses, l’éclair et la montagne.

Il faut y ajouter la musique, qu’il écoutait en peignant, et une certaine philosophie de la trace : ce qui compte n’est pas ce que la peinture représente, mais le fait qu’un corps soit passé là.

Quelle est l’œuvre phare de la peinture Hartung ?

Ce ne sont pas les toiles historiques des années 1950, pourtant les plus recherchées par le marché. Ce sont les tableaux des dernières années, entre 1986 et 1989, produits dans le grand atelier d’Antibes.

Le contexte a de quoi serrer la gorge. Hartung a plus de quatre-vingts ans, il est amputé d’une jambe, très diminué, et se déplace en fauteuil roulant. C’est précisément là qu’il devient le plus prolifique de sa vie. Les inventaires de cette période font état de plus de trois cents œuvres produites certaines années. Un rythme d’atelier que la commissaire Odile Burluraux a comparé à la Factory de Warhol : une production intense, orchestrée avec l’aide d’une équipe d’assistants qui préparent les fonds et déplacent les châssis.

Physiquement empêché, il abandonne le contact direct avec la toile et peint à distance, au pistolet, en projetant. Le geste devient une trajectoire dans l’air. Ces immenses toiles noires, présentées notamment lors de la rétrospective Hans Hartung. La fabrique du geste au Musée d’Art Moderne de Paris en 2019-2020, qui réunissait environ 300 œuvres, ont retourné la lecture critique de l’artiste. On y a vu non pas un vieux maître qui se répète, mais un peintre de quatre-vingt-cinq ans en train d’inventer une autre façon de toucher une surface sans la toucher.

Pour prolonger la lecture de ses grandes périodes, l’article consacré aux œuvres d’Hans Hartung détaille série par série cette évolution.

Comment décorer son intérieur avec une peinture Hartung ?

Une toile de Hartung, ou même une lithographie, n’est pas un tableau d’appoint. Elle organise la pièce autour d’elle. Quelques principes très concrets.

  • Donnez-lui du vide. Le noir de Hartung a besoin de respiration latérale : comptez au minimum 60 à 80 cm de mur nu de chaque côté. Un accrochage serré entre deux meubles hauts tue le geste.
  • Mur clair, jamais blanc clinique. Un blanc cassé, un lin, un gris perle ou un beige chaud font vibrer les griffures. Le blanc pur écrase les nuances de gris pulvérisé.
  • Éclairage rasant. C’est la clé. Un spot orienté à 30 degrés environ, placé légèrement au-dessus et sur le côté, révèle le relief des grattages et les épaisseurs de matière. Un éclairage frontal aplatit tout.
  • Hauteur. Centre de l’œuvre à 145-150 cm du sol dans une pièce de vie, plus bas si la pièce se vit assis.
  • Styles compatibles. Intérieurs minimalistes, brutalistes, modernistes des années 1950, ou au contraire haussmanniens très dépouillés. Le contraste entre moulures anciennes et gestuelle brutale fonctionne remarquablement. À éviter : les intérieurs déjà très chargés en motifs.
  • Encadrement. Caisse américaine noire ou bois naturel brut pour les toiles, marie-louise généreuse et cadre fin pour les œuvres sur papier.

Le même raisonnement vaut pour d’autres maîtres de l’abstraction française : voir les principes appliqués à Pierre Soulages et son outrenoir, ou l’univers matiériste de Jean Dubuffet.

Quelle est la cote d’une peinture Hartung sur le marché ?

Hartung fait partie des valeurs solides et relativement lisibles de l’abstraction d’après-guerre. Sa cote a nettement progressé depuis la rétrospective de 2019, sans atteindre les sommets spéculatifs d’un Soulages.

Type d’œuvre Période Prix observés en vente publique
Huile sur toile, format moyen (~50 cm) 1950-1960 40 000 à 240 000 €
Acrylique sur toile, 40 à 70 cm 1960-1980 à partir de 27 000 €
Acrylique sur toile, grand format 1960-1989 au-delà de 180 000 €
Pastel et technique mixte 1950-1960 20 000 à 60 000 €
Encre sur papier, petit format 1950-1970 7 500 à 40 000 €
Lithographie signée et numérotée 1960-1980 quelques centaines à quelques milliers d’€

Ces fourchettes sont des estimations issues des bases de résultats de ventes publiques et des cabinets d’expertise ; elles varient fortement selon le format, la période et la provenance. Le record connu de l’artiste reste une très grande toile de près de 180 cm, adjugée 2 691 250 € chez Sotheby’s en 2017.

L’analyse du marché tient en une phrase : ni rare, ni spéculatif. Hartung a beaucoup produit, ce qui maintient une offre régulière en salle des ventes et rend son œuvre accessible sur le papier et l’estampe. Le segment tendu concerne les toiles noires des années 1950 et les très grands formats tardifs, dont l’offre est limitée. Où acheter : les galeries Perrotin et Malingue pour le marché primaire et secondaire, Sotheby’s, Christie’s, Artcurial et Aguttes pour les enchères. Exigence absolue sur ce nom : réclamer systématiquement un certificat de la Fondation Hartung-Bergman, seule habilitée à authentifier.

À retenir

  • La peinture Hartung repose sur deux gestes opposés : gratter la matière (râteau, serpette, peigne) puis la voiler (pistolet, sulfateuse à vignes).
  • Jusqu’en 1960 environ, ses toiles ne sont pas improvisées : elles agrandissent au carreau un petit dessin spontané.
  • Ses années les plus productives sont ses dernières, en fauteuil roulant, avec plus de 300 œuvres certaines années.
  • Comptez de 7 500 € pour une encre sur papier à plus de 180 000 € pour une grande acrylique ; record à 2 691 250 € en 2017.
  • Pour l’accrochage : mur clair non blanc, lumière rasante, 60 à 80 cm de vide de chaque côté.

FAQ

Comment reconnaître une peinture de Hans Hartung ?
Cherchez la combinaison griffure plus voile : des traits noirs creusés dans la matière, aux bords légèrement arrachés, posés sur un fond pulvérisé et graduel. Les titres codés du type T1962-L23 (T pour toile, année, lettre et numéro de série) figurent généralement au dos et constituent le meilleur indice.

Hans Hartung est-il allemand ou français ?
Les deux. Né allemand à Leipzig en 1904, il s’engage contre le nazisme dans la Légion étrangère en 1939 et obtient la nationalité française en 1946. Il est rattaché à l’école de Paris.

Pourquoi Hartung peignait-il avec une sulfateuse à vignes ?
Pour obtenir une projection large, régulière et à distance, impossible à produire au pinceau. Cet outil agricole lui permettait de couvrir de très grandes surfaces d’un brouillard de peinture homogène, et de continuer à peindre quand sa mobilité s’est réduite.

Où voir des peintures de Hans Hartung en France ?
À la Fondation Hartung-Bergman à Antibes, qui conserve la villa-atelier et les archives, ainsi qu’au Musée d’Art Moderne de Paris, au Centre Pompidou et dans plusieurs musées régionaux.

Une lithographie de Hartung est-elle un bon premier achat ?
C’est l’entrée la plus raisonnable dans son œuvre, de quelques centaines à quelques milliers d’euros selon le tirage. Vérifiez la signature au crayon, la numérotation, la qualité du papier et l’absence d’insolation : le noir de Hartung supporte mal une exposition prolongée à la lumière directe.

Reste une question que ses toiles tardives posent mieux que n’importe quel texte : si un homme de quatre-vingt-cinq ans, privé de l’usage d’une jambe et incapable d’atteindre le haut de ses propres châssis, peut encore inventer un geste neuf en projetant du noir à trois mètres de distance, alors la peinture n’a peut-être jamais eu besoin de la main.