Aquarellistes italiens : boîte d'aquarelle et étude de toits italiens sur papier coton

Aquarellistes italiens : la lumière arrachée au papier, de Naples à Fabriano

Les aquarellistes italiens forment une lignée ininterrompue, de Giacinto Gigante et sa Naples translucide jusqu’aux 3 000 artistes qui convergent chaque printemps vers Fabriano. Leur singularité ne tient pas au sujet — les vues, toujours les vues — mais à une obsession : retenir la lumière méridionale avant qu’elle ne sèche. Cet article retrace cette filiation, détaille la technique du blanc de plomb, révèle le destin d’une aquarelle disparue à Cologne, et donne la cote réelle du marché.

Temps de lecture estimé : 7 minutes

Ce qu’il faut retenir

  • Technique signature : lavis transparents rehaussés de touches de blanc de plomb posées avant le pigment, pour créer un relief lumineux (procédé de Giacinto Gigante).
  • Série phare : Roma Sparita d’Ettore Roesler Franz, 120 aquarelles de la Rome en train de disparaître.
  • Style : véduta atmosphérique, peinture de plein air, sujets humbles plutôt que monuments officiels.
  • Où les voir : Museo di Roma in Trastevere, Museo di Capodimonte à Naples, Associazione Italiana Acquerellisti à Milan, festival Fabriano in Acquarello.

Qui sont réellement les aquarellistes italiens qui comptent ?

Quatre noms structurent l’histoire des aquarellistes italiens : Giacinto Gigante, Ettore Roesler Franz, Enrico Coleman et Aldo Raimondi. Ils couvrent un siècle et demi, de la baie de Naples aux salles de l’Académie de Brera.

Giacinto Gigante naît à Naples en 1806. Il devient la figure majeure de la Scuola di Posillipo, ce mouvement napolitain qui préfère la côte rocheuse, les criques de Capri et les îles du golfe aux grands sujets d’histoire. C’est un paysagiste allemand, Jacob Wilhelm Hüber, qui l’initie à l’aquarelle. L’élève dépassera le maître.

Ettore Roesler Franz (Rome, 1845-1907) appartient à une famille d’origine germanique installée dans la capitale. Son œuvre tient presque entièrement dans un geste de conservation : documenter, feuille après feuille, les quartiers que les travaux d’assainissement du Tibre allaient raser.

Enrico Coleman (1846-1911), lui, quitte la ville. Il peint à l’huile et à l’aquarelle la Campagne romaine et l’Agro Pontino, ses troupeaux de buffles, ses bergers, ses marais. En 1904, il cofonde avec Onorato Carlandi, Cesare Biseo, Napoleone Parisani et Giuseppe Cellini le groupe des XXV della Campagna Romana — vingt-cinq peintres, pas un de plus, qui se retrouvaient pour travailler dehors et dîner ensemble. Selon le Dizionario Biografico Treccani, le groupe s’était même doté d’un vocabulaire interne : le président était le « Capoccetta », le secrétaire le « Guitto ». L’association survivra jusque vers 1930, avant d’être dissoute sous le régime fasciste.

Puis vient l’institutionnalisation. En 1939, l’Académie de Brera à Milan inaugure une chaire de peinture à l’aquarelle et en confie le premier titulariat à Aldo Raimondi (Rome, 1902 – Erba, 1998). Il l’occupera une trentaine d’années. Détail révélateur de son statut : il a peint les portraits de trois papes, Pie XII, Jean XXIII en 1958 et Paul VI en 1966.

Quelle technique distingue les aquarellistes italiens ?

La marque de fabrique des aquarellistes italiens est l’inversion du geste classique : au lieu de réserver le blanc du papier, Gigante posait des touches de blanc de plomb sur la feuille, puis appliquait par-dessus les lavis qui modelaient les formes. Résultat : un relief, une vibration, une matière là où l’aquarelle anglaise cherchait la transparence pure.

L’écart est frappant si l’on compare avec la tradition britannique. Là où Turner construit ses aquarelles par superpositions et lavages successifs, l’école napolitaine travaille vite, en une séance, avec de la gouache mêlée au pigment.

Les outils, eux, varient peu :

  • Papier : coton grain fin ou torchon, souvent de Fabriano — la ville des Marches fabrique du papier depuis le Moyen Âge.
  • Pigments : terres de Sienne et d’ombre, ocres, vert olive, bleu outremer. Une palette de sol et de poussière.
  • Rehauts : gouache blanche ou blanc de plomb, utilisés sans complexe.
  • Support de travail : carton léger et boîte métallique, pour peindre debout, dehors.

Au fond, cette technique répond à une contrainte météo. En Italie du Sud, un lavis sèche en quelques minutes. Il faut décider vite, ou renoncer.

Où les aquarellistes italiens puisent-ils leur inspiration ?

Dans ce qui est sur le point de disparaître, le plus souvent. C’est le fil rouge qui relie ces artistes par-delà les générations.

Chez Roesler Franz, c’est la Rome populaire des berges du Tibre, condamnée par les grands travaux de la fin du XIXe siècle. Chez Coleman et les XXV, c’est la Campagne romaine avant l’assèchement des marais pontins. Chez Gigante, c’est une Naples d’avant le tourisme de masse, encore laiteuse de brume le matin.

Trois sources nourrissent cet imaginaire :

  • Le Grand Tour : la demande des voyageurs étrangers crée un marché pour la véduta aquarellée, portable et bon marché face au tableau de chevalet.
  • La photographie naissante : loin de tuer l’aquarelle, elle lui donne une mission documentaire assumée.
  • Le plein air comme sociabilité : les XXV peignaient en groupe, dans les tavernes et les prairies. L’aquarelle italienne est rarement une pratique solitaire.

Quelle est la série phare des aquarellistes italiens ?

Roma Sparita — « la Rome disparue » — d’Ettore Roesler Franz. L’ensemble compte 120 aquarelles sur papier, réalisées en trois séries de quarante feuilles entre les années 1876 et 1896, et acquises par la municipalité de Rome.

Voici le chiffre qui surprend : la Ville de Rome n’en possède plus que 119. Une feuille représentant le Palazzo Mattei alla Lungaretta, numéro 24 de la deuxième série, a disparu à Cologne en 1966 pendant une exposition itinérante. Elle n’a jamais été retrouvée. Une série consacrée à ce qui s’efface a donc perdu l’une de ses pages — et la plupart des autres dorment en réserve, seule une poignée étant présentée par rotation au Museo di Roma in Trastevere.

La réception critique a mis un siècle à se stabiliser. Longtemps classées comme documentation topographique, ces feuilles sont aujourd’hui lues comme une œuvre à part entière, où la précision du relevé n’empêche jamais la mélancolie du traitement.

Côté napolitain, l’équivalent est La Villa di Chiaia dal palazzo Esterhazy, aquarelle de 1839 conservée au Musée de Capodimonte, souvent citée comme le sommet technique de Gigante.

Comment décorer son intérieur avec des aquarelles italiennes ?

Une aquarelle italienne demande trois choses : peu de lumière directe, beaucoup de mur vide, et une marge généreuse. Elle perd tout entassée dans un mur de cadres.

Conseils d’accrochage :

  • Encadrement : passe-partout de 7 à 10 cm minimum, carton conservation sans acide, baguette fine en bois naturel ou laiton patiné.
  • Verre : systématiquement anti-UV. Les pigments à l’eau pâlissent, et le processus est irréversible.
  • Emplacement : mur perpendiculaire à la fenêtre, jamais face au soleil. Évitez les cheminées et les salles de bains.
  • Éclairage : spot LED à faible puissance, température chaude (2 700 à 3 000 K), orienté à 30°.
  • Hauteur : centre de l’œuvre à 1,45 m du sol — l’aquarelle se regarde de près.

Quels styles d’intérieur ? Les véduta ocre et siennes s’accordent avec un intérieur méditerranéen, un mur à la chaux, du travertin ou du bois clair. Elles fonctionnent aussi, par contraste, dans un espace très contemporain et minimal, où une petite feuille XIXe devient le seul point de chaleur de la pièce. En revanche, elles s’accordent mal avec une dominante graphique noir et blanc — là, mieux vaut une aquarelle moderne, plus affirmée, dans l’esprit des aquarelles poétiques de Jean-Michel Folon.

Quels prix et quelle cote pour les aquarellistes italiens ?

Le segment reste l’un des plus accessibles du marché de l’art ancien : la plupart des feuilles XIXe passent en vente publique entre 1 000 et 8 000 euros.

Type d’œuvre Période Prix observés
Aquarelle de Roesler Franz, paysage ou ruine 1870-1900 Estimations de 1 000 à 2 000 € (Cambi, Arcadia, Colasanti)
Aquarelle de Roesler Franz, vue romaine recherchée 1870-1900 Fourchette de cotation de 1 500 à 8 000 €
Grande vue romaine, record historique cité vente de 1992 Environ 20 000 € (San Giorgio in Velabro)
Aquarelle de Gigante ou école de Posillipo 1830-1870 Variable selon format et provenance, souvent au-delà du millier d’euros
Aquarelliste contemporain membre de l’AIA XXIe siècle Quelques centaines d’euros à quelques milliers

Ces montants proviennent des estimations publiées par les maisons de vente italiennes et des bases de cotation spécialisées ; le record de 1992 doit être lu comme une donnée historique, non comme un prix courant.

Le marché est donc plutôt accessible et peu spéculatif. La raison est mécanique : l’aquarelle souffre d’un déficit de prestige face à l’huile, et sa fragilité effraie une partie des acheteurs. Les vues de lieux aujourd’hui disparus constituent la seule poche de tension réelle sur les prix.

Où acheter ? Les maisons de vente italiennes de second rang — Cambi à Gênes, Pandolfini à Florence, Wannenes, Colasanti — brassent régulièrement ces feuilles. Pour le contemporain, le circuit passe par les associations et les festivals, pas par les galeries.

Quels sont les aquarellistes italiens d’aujourd’hui ?

Ils sont organisés, et c’est leur force. L’Associazione Italiana Acquerellisti (AIA) est née en 1974 à Milan, portée notamment par Aldo Raimondi, Giulio Falzoni et Alfredo Zecca. Sa page de présentation l’énonce sans détour : l’association « naît en 1974 à Milan du désir de quelques peintres de promouvoir et de diffuser la technique de l’aquarelle ». Elle revendique aujourd’hui environ 170 membres ordinaires et 40 membres sympathisants.

Son calendrier dit l’ambition : première exposition en 1975 à la Famiglia Artistica Milanese, Biennale de Barcelone en 1985, premier congrès international à Teglio en 1992, participation à la fondation de la Confédération européenne de l’aquarelle en 1998.

L’autre pôle est événementiel. Lancé en 2010 comme un projet expérimental, Fabriano in Acquarello est devenu le plus grand rendez-vous italien consacré à l’aquarelle, réunissant des artistes d’une quatre-vingtaine à une centaine de pays. L’édition 2026 s’est tenue à Bologne du 21 au 23 avril puis à Fabriano du 24 au 26 avril, avec environ 3 000 artistes annoncés et 36 démonstrations en direct.

Le choix de Fabriano n’est pas un hasard : cette petite ville des Marches produit du papier depuis le XIIIe siècle. L’aquarelle italienne revient y chercher sa matière première.

À retenir

  • Les aquarellistes italiens se reconnaissent à l’usage du blanc de plomb en sous-couche, qui donne du relief au lavis.
  • Roma Sparita de Roesler Franz reste la série de référence : 120 feuilles peintes, 119 conservées.
  • Le groupe des XXV della Campagna Romana (1904-1930) a fait du plein air une pratique collective.
  • Comptez 1 000 à 8 000 € pour une aquarelle italienne du XIXe siècle en vente publique.
  • La scène actuelle s’organise autour de l’AIA (Milan, 1974) et du festival Fabriano in Acquarello (depuis 2010).

FAQ

Quel est l’aquarelliste italien le plus célèbre ?
Ettore Roesler Franz, grâce au cycle Roma Sparita. Giacinto Gigante le devance toutefois sur le plan technique, avec son procédé de rehauts de blanc de plomb.

Comment reconnaître une aquarelle italienne du XIXe siècle ?
Trois indices : une palette de terres et d’ocres, la présence de gouache blanche dans les lumières, et un sujet de véduta — rue, berge, ruine, campagne — plutôt qu’une scène de genre composée en atelier.

Où voir des aquarelles italiennes en Italie ?
Au Museo di Roma in Trastevere pour Roesler Franz, au Museo di Capodimonte à Naples pour l’école de Posillipo, et lors des expositions de l’AIA à Milan pour la création contemporaine.

Une aquarelle italienne est-elle un bon investissement ?
C’est avant tout un achat de plaisir. Le marché est stable mais peu spéculatif, sauf pour les vues de lieux détruits. Sur un budget équivalent, une huile de même époque se revend généralement mieux.

Comment conserver une aquarelle italienne ancienne ?
Verre anti-UV obligatoire, humidité relative entre 45 et 55 %, aucune exposition directe au soleil, et montage sur carton de conservation sans acide. En cas de doute sur un ancien encadrement, faites-le refaire : les cartons acides des années 1950-1980 brunissent le papier.

Reste une question que ces artistes n’ont pas posée mais à laquelle ils ont répondu : que vaut une image faite pour durer, quand son sujet, lui, est condamné ? La feuille perdue à Cologne en 1966 leur donne une réponse ironique. Même l’archive s’efface.