Alexis Vettoretti : chambre photographique grand format installée dans une cuisine de ferme

Alexis Vettoretti : dix ans à frapper aux portes pour photographier celles qu’on ne regarde plus

Temps de lecture estimé : 7 minutes

Alexis Vettoretti est un photographe documentaire français né en 1989, lauréat du prix Roger Pic 2021, dont le travail au grand format s’attache aux vies restées hors cadre : hommes précaires d’un hôtel meublé parisien, paysannes nées entre les deux guerres. Sa singularité tient moins à son œil qu’à sa patience — plus de dix ans pour une seule série. Cet article révèle sa méthode, ses séries, et l’état encore confidentiel de sa cote.

Ce qu’il faut retenir

  • Technique signature : chambre photographique 4×5 pouces sur trépied, film argentique Kodak Portra 160, installée dans la cuisine des personnes photographiées.
  • Série phare : Paysannes (livre Ulmer, 7 novembre 2024), plus de dix ans de travail, portraits de femmes nées entre les deux guerres en Ardèche, Aveyron et Morbihan.
  • Style : documentaire social, portrait posé en plan large, lumière naturelle, aucun effet.
  • Galeries et institutions : Galerie Scam (Paris), galerie baudoin lebon (Paris), festival ImageSingulières, festival Circulations, Studio Hans Lucas.

Une table de cuisine, une chaise paillée, et un appareil en bois dont le soufflet se déploie comme un accordéon. C’est là, entre le poêle et l’évier en pierre, qu’Alexis Vettoretti plante son décor depuis plus de dix ans. Pas dans un studio. Pas sur un plateau. Dans la pièce où l’on entre.

Qui est réellement Alexis Vettoretti ?

Alexis Vettoretti est un photographe-reporter né en 1989, installé à Paris, spécialisé dans le documentaire social. Il se forme trois ans à l’ETPA, l’école photographique de Toulouse, où il découvre le reportage documentaire — et où il décroche en 2013 le prix spécial du jury du Grand Prix ETPA. La même année, il monte à Paris.

La suite ressemble à un parcours de presse classique, en apparence. Il cofonde le collectif Black Prism, rejoint ensuite le Studio Hans Lucas, et travaille comme portraitiste pour des titres français. Les commandes paient le loyer. Elles ne sont pas le cœur du sujet.

Car en parallèle, il mène des séries personnelles longues, parfois très longues : L’hôtel de la dernière chance, Paysannes, West USA, La Vallée des Larmes, Tu es le Père, Belfort. Sur son site, il résume son intention d’une phrase : « mon travail s’inscrit dans une volonté de raconter les autres dans ce qu’ils sont, dans ce qu’ils font ». Ce n’est pas une formule. C’est une contrainte de travail, et elle explique tout le reste.

Le tournant public arrive le 11 juin 2021. La Scam — la Société civile des auteurs multimédia — lui décerne le prix Roger Pic 2021 pour L’hôtel de la dernière chance, série consacrée à un hôtel meublé longue durée d’un quartier populaire du nord-est parisien. Un jury composé de Jacques Graf, Sandra Reinflet, Guy Seligmann, Christine Spengler et Steven Wassenaar, une dotation de 5 000 euros financée par l’Association Scam Vélasquez, et une exposition à la Galerie Scam du 19 octobre 2021 au 18 mars 2022.

Le chiffre qui frappe, dans cette série, n’est pas photographique : environ 500 euros par mois pour quelques mètres carrés. C’est le tarif de cet hôtel qui héberge, depuis un demi-siècle, des hommes vivant de petits boulots. Vettoretti y est retourné régulièrement, sans jamais traiter le lieu comme un décor misérabiliste.

Quelle est la technique d’Alexis Vettoretti et pourquoi la chambre 4×5 ?

La technique d’Alexis Vettoretti repose sur une chambre photographique grand format 4×5 pouces, montée sur trépied, chargée en film couleur Kodak Portra 160. Un choix presque anachronique en 2026 — et parfaitement rationnel.

Le grand format impose une lenteur. Il faut installer le pied, déployer le soufflet, mettre au point sur un verre dépoli à l’image inversée, charger un châssis, mesurer la lumière. Dix minutes, parfois plus, pour une seule vue. Le sujet attend. Et dans cette attente, quelque chose se passe : la personne photographiée cesse de poser pour un appareil et commence à exister devant quelqu’un.

Son geste le plus révélateur n’est pourtant pas technique. Il est domestique. « Installer la chambre photographique dans la cuisine, là où l’on entre, avec la table au centre pour s’asseoir et bavarder », explique-t-il à propos de Paysannes. La cuisine, pas le salon. Le lieu du travail et du passage, pas celui de la représentation.

Le cadrage, lui, reste constant : un plan large qui descend jusqu’aux chevilles, le corps entier debout dans son propre décor. Pas de gros plan sur les rides, pas de noir et blanc dramatisant. La couleur du Portra 160 est douce, légèrement passée, presque celle des photographies de famille des années 1970. L’effet est inverse de celui qu’on attendrait : en refusant le pathos, l’image gagne en dignité.

Cette économie de moyens le rapproche d’une tradition — celle du portrait documentaire posé, de Walker Evans à Judith Joy Ross — tout en l’éloignant franchement des recherches formelles sur le flou et le mouvement en photographie ou sur les partis pris chromatiques radicaux, comme la photographie monochrome rouge. Chez Vettoretti, la forme s’efface. C’est voulu.

Où Alexis Vettoretti puise-t-il ses inspirations ?

Sa source première n’est pas visuelle : c’est la rencontre, prolongée jusqu’à l’inconfort. « Pendant plus de dix ans j’ai frappé à ces portes », dit-il de Paysannes. Dix ans de refus, de cafés acceptés, de retours en arrière, de femmes qui finissent par dire oui — ou qui meurent avant.

Ce fonctionnement s’apparente à une pratique du don et du contre-don : il reçoit une image, il laisse du temps, des tirages, de l’attention. La photographie devient la trace d’un échange, pas son objet.

Son second terrain d’inspiration est géographique et social. La France rurale de l’Ardèche, de l’Aveyron, du Morbihan. Les hôtels meublés du nord-est parisien. Des zones grises que la presse visite par reportage ponctuel et que lui habite par séries longues.

Il y a enfin la littérature. Pour Paysannes, c’est Marie-Hélène Lafon — prix Goncourt de la nouvelle 2016, prix Renaudot 2020, fille de paysans cantaliens — qui signe le texte d’accompagnement, intitulé « Je les reconnais ». Trois mots qui disent la nature exacte du projet : non pas découvrir un monde exotique, mais reconnaître un monde que la France a cessé de regarder.

Paysannes : pourquoi cette série est devenue son œuvre phare

Paysannes rassemble les portraits de femmes françaises, filles et épouses de paysans, nées entre les deux guerres mondiales. Paulette, née en 1924 en Ardèche. Angèle, née en 1925 dans le Morbihan. Antoinette, née en 1928 en Aveyron. Marie-Thérèse, née en 1933 en Ardèche. Des prénoms d’un autre siècle, des visages d’un monde qui s’achève pendant qu’on le photographie.

Le livre paraît le 7 novembre 2024 aux Éditions Ulmer : 128 pages, 160 illustrations, format 20,5 × 27,5 cm, conception graphique de Guillaume Duprat et Julia Verneau, prix public 35 euros. La densité est inhabituelle — 160 images pour 128 pages, c’est un rythme de livre d’archive plus que de beau-livre contemplatif.

La reconnaissance critique précède d’ailleurs la publication : la série reçoit une mention spéciale du prix Camera Clara en 2021, puis le prix UPP en 2022. La mention Camera Clara donne lieu à une exposition à la galerie baudoin lebon, à Paris, aux côtés du lauréat Roei Greenberg. L’été suivant, Paysannes est montrée au Jardin Antique Méditerranéen de Balaruc-les-Bains dans le cadre du festival ImageSingulières — un accrochage en plein air, dans un jardin, loin du cube blanc.

Pourquoi cette série plutôt qu’une autre ? Parce qu’elle réunit les deux obsessions de Vettoretti : un sujet en train de disparaître physiquement, et une méthode qui exige d’arriver avant la disparition. On ne refait pas Paysannes dans dix ans. C’est, au sens strict, irremplaçable.

Comment vivre chez soi avec une photographie d’Alexis Vettoretti ?

Un tirage d’Alexis Vettoretti n’est pas une image décorative, et le traiter comme telle le dessert. Voici les partis pris qui fonctionnent.

  • Isoler l’image. Ces portraits soutiennent mal le mur de cadres. Un seul tirage, un grand mur nu, et de l’espace autour : la frontalité du grand format a besoin de vide pour agir.
  • Accrocher à hauteur de regard. Centre de l’image à 150-155 cm du sol. Les sujets sont photographiés debout, en pied : accrochés trop haut, ils basculent dans la statue.
  • Éclairer de façon diffuse. Lumière latérale douce, ou spot à faible intensité et température chaude (2700-3000 K). La colorimétrie du Portra 160 est délicate ; un éclairage froid la verdit.
  • Privilégier un encadrement sobre. Caisse américaine en bois clair ou baguette noire fine, passe-partout blanc cassé, verre antireflet. Jamais de dorure, jamais de marie-louise colorée.
  • Choisir la bonne pièce. Ces images tiennent dans un intérieur rural contemporain, un loft brut, une bibliothèque, une salle à manger familiale. Elles résistent mal aux intérieurs très décoratifs, où elles ressemblent à un emprunt.

Un conseil moins évident : si vous accrochez un portrait de Paysannes, posez le livre Ulmer à côté. Le texte de Marie-Hélène Lafon donne à l’image le contexte qu’un cadre seul ne transmet pas.

Quels sont les prix et la cote d’Alexis Vettoretti sur le marché ?

La cote d’Alexis Vettoretti reste, en 2026, celle d’un photographe reconnu par les institutions mais encore absent du marché secondaire. Autrement dit : il n’existe pas de résultat de vente publique permettant d’afficher une fourchette d’adjudication. Toute estimation chiffrée qui circulerait sur son nom serait une extrapolation, pas une donnée.

Ce qui est documenté, en revanche, dessine un marché primaire et un marché du livre.

Type d’œuvre Période Prix observés / statut documenté
Livre Paysannes (Ulmer, texte M.-H. Lafon) 7 novembre 2024 35 € prix public — signalé épuisé chez l’éditeur et indisponible en librairie
Tirages d’exposition (Paysannes, L’hôtel de la dernière chance) 2021-2025 Marché primaire uniquement, via galerie et contact direct — prix sur demande, non publiés
Dotation prix Roger Pic (Scam) 2021 5 000 €, financés par l’Association Scam Vélasquez
Résultats en vente publique — Aucun résultat public identifié à ce jour

Le signal le plus intéressant est précisément celui du livre. Moins de deux ans après sa sortie, Paysannes est annoncé épuisé par Ulmer et indisponible chez les libraires. Pour un ouvrage de photographie documentaire à 35 euros, sans tirage de luxe, c’est une raréfaction rapide — le genre de signal qui précède généralement la montée d’un nom, pas l’inverse.

Côté achat, la logique est donc simple : marché accessible, mais pas liquide. On s’adresse à la galerie baudoin lebon, au photographe via son site officiel, ou aux structures qui l’exposent (Scam, ImageSingulières, festival Circulations). Il ne faut pas s’attendre à revendre vite : la valeur, ici, repose sur le fait que la série ne pourra plus être refaite.

À retenir

  • Alexis Vettoretti, né en 1989, formé à l’ETPA Toulouse, travaille le documentaire social à la chambre 4×5 et au film Kodak Portra 160.
  • Prix Roger Pic 2021 (5 000 €) pour L’hôtel de la dernière chance, prix UPP 2022 et mention Camera Clara 2021 pour Paysannes.
  • Paysannes (Ulmer, 2024, 35 €, 128 pages, 160 illustrations) est déjà épuisé chez l’éditeur.
  • Aucune cote en vente publique : marché primaire uniquement, prix sur demande auprès des galeries.
  • Pour l’accrochage : un tirage isolé, hauteur de regard, lumière chaude diffuse, encadrement sobre.

FAQ

Alexis Vettoretti est-il peintre ou photographe ?
Photographe. C’est un photographe-reporter documentaire, membre du Studio Hans Lucas, pas un artiste peintre — une confusion fréquente liée à son nom de famille.

Quel appareil utilise Alexis Vettoretti ?
Une chambre photographique grand format 4×5 pouces sur trépied, chargée en film couleur Kodak Portra 160. Pour ses commandes de presse, il travaille également en portrait studio.

Où voir les photographies d’Alexis Vettoretti ?
Son site officiel présente l’ensemble de ses séries. Ses expositions passent par la Galerie Scam et la galerie baudoin lebon à Paris, le festival ImageSingulières à Sète et Balaruc-les-Bains, et le festival Circulations.

Comment acheter un tirage d’Alexis Vettoretti ?
Par le marché primaire : contact direct via son site ou passage par une galerie l’ayant exposé. Les prix ne sont pas publiés et s’obtiennent sur demande. Aucun tirage n’est référencé en vente publique.

Le livre Paysannes est-il encore disponible ?
Il est annoncé épuisé chez les Éditions Ulmer et indisponible dans plusieurs librairies. Il reste trouvable en occasion et en librairies spécialisées en photographie, souvent au-dessus du prix public de 35 euros.

Reste une question que ses images posent sans jamais la formuler. Dans vingt ans, quand les dernières femmes nées entre les deux guerres auront disparu, ces portraits auront changé de nature : ils seront devenus des documents. Vettoretti n’a pas photographié des paysannes. Il a photographié la dernière fois où c’était encore possible.