Atelier d'artiste en Tunisie avec des toiles de peinture tunisienne aux tons bleu cobalt et ocre — talentsartistiques.com

Peinture tunisienne : l’art né du refus de l’orientalisme colonial

La peinture tunisienne est née d’un refus : celui du regard orientaliste des peintres coloniaux, congédié en 1949 par un groupe d’artistes réunis sous le nom d’École de Tunis. Avant eux, le pays n’était qu’un décor peint par d’autres. Après eux, il devient un sujet peint par les siens. Cet article retrace cette bascule, des fixés sous verre des souks jusqu’aux minarets recouverts de calligraffiti, et livre les repères concrets pour reconnaître, accrocher et évaluer une œuvre tunisienne.

Temps de lecture estimé : 8 minutes.

Ce qu’il faut retenir

  • Matrice populaire : le fixé sous verre, pratiqué dès le début du XIXe siècle, bien avant la peinture de chevalet.
  • Acte fondateur : l’École de Tunis, constituée en 1949 autour de Pierre Boucherle, Antonio Corpora, Jules Lellouche et Moses Levy.
  • Figure tutélaire : Yahia Turki (1903-1969), surnommé le père de la peinture tunisienne moderne.
  • Signature visuelle : aplats francs, bleus de chaux et ocres, silhouettes stylisées, géométrie héritée de l’arabesque.
  • Où voir et acheter : galerie El Marsa (Tunis), Salon tunisien historique, maisons de ventes parisiennes spécialisées Afrique du Nord.

Qu’est-ce que la peinture tunisienne et quand est-elle vraiment née ?

La peinture tunisienne de chevalet apparaît à la fin du XIXe siècle, dans un pays où la représentation figurée était restée longtemps marginale. Le premier Salon tunisien ouvre ses portes en 1894. Ahmed Osman, formé à la peinture académique à Rome, en est considéré comme le premier représentant notable.

Il faut mesurer ce que cela implique. Pendant des décennies, les paysages, les souks et les femmes de Tunisie ont été peints massivement — mais par des Européens de passage, pour des acheteurs européens. Le pays existait en peinture comme motif, jamais comme regard. La peinture tunisienne commence exactement là où ce rapport s’inverse.

Deux générations suffisent. Celle des précurseurs, qui apprend le métier dans les codes académiques occidentaux. Puis celle de l’après-guerre, qui s’en sert pour dire autre chose. Entre les deux, un détail rarement souligné : la matière première du style tunisien moderne ne vient pas des Beaux-Arts, mais de l’artisanat.

Pourquoi la peinture tunisienne a-t-elle commencé derrière une vitre ?

Parce que le fixé sous verre l’a précédée de près d’un siècle. Cette technique populaire — peindre à l’envers, sur la face arrière d’une plaque de verre — se pratique en Tunisie dès le début du XIXe siècle, dans les échoppes et les intérieurs modestes.

Fixé sous verre populaire, forme ancienne de la peinture tunisienne — talentsartistiques.com
Le fixé sous verre, matrice populaire de la peinture tunisienne : aplats saturés et contours noirs appuyés.

Le procédé impose ses propres lois. On peint le détail d’abord, le fond en dernier, sans repentir possible. Résultat : des contours noirs très appuyés, des aplats saturés, aucune demi-teinte. Poissons protecteurs, mains de Fatma, lions, arabesques florales — un répertoire de signes plus que de scènes.

Ces contraintes se retrouvent presque intactes chez les modernes. Quand Yahia Turki simplifie une ruelle de la médina en trois plages de couleur, il ne cite pas l’artisanat : il en applique la grammaire. C’est la singularité de la peinture tunisienne face aux autres écoles nationales du pourtour méditerranéen, souvent construites, comme la peinture portugaise, sur un long héritage religieux et de cour.

Qui sont les pionniers de la peinture tunisienne ?

Trois noms structurent la période du protectorat. Hédi Khayachi (1892-1948) s’impose comme le grand portraitiste tunisien, avec une fonction quasi officielle qui donne au métier sa légitimité sociale. Abdelwaheb Djilani (1890-1961) travaille en parallèle une veine figurative plus intime. Puis vient Yahia Turki.

Sa trajectoire tient du roman. Né en 1903 à Istanbul d’une mère turque et d’un père djerbien, il découvre l’agencement des formes et des couleurs sur les planchettes d’une école coranique. Premiers succès au Salon tunisien en 1923. Une bourse l’emmène à Paris en 1927, où il se lie avec Albert Marquet et Lucien Mainssieux. Il rentre à Tunis en 1935 avec une série de sujets parisiens — et un vocabulaire fauve qu’il va appliquer aux terrasses blanches de Sidi Bou Saïd.

Aux côtés d’Aly Ben Salem et d’Ammar Farhat, il installe dans les années 1930 une figuration attentive aux scènes populaires : marchés, cafés maures, porteuses d’eau. Le sujet reste local. Le traitement, lui, n’a plus rien de pittoresque.

L’École de Tunis, l’acte fondateur d’une peinture nationale

En 1949, quatre artistes — Pierre Boucherle, Antonio Corpora, Jules Lellouche et Moses Levy — fondent l’École de Tunis. Certaines sources situent les premières réunions du groupe dès 1947. Boucherle, Français né à Tunis, en est le moteur. L’objectif est explicite : traiter des sujets proprement tunisiens et rompre avec l’orientalisme colonial.

Le groupe fondateur réunit seize artistes appartenant à trois religions — musulmans, chrétiens, juifs. Ali Bellagha, Jellal Ben Abdallah, Ammar Farhat, Safia Farhat, Abdelaziz Gorgi, Hassen Soufi, Zoubeir Turki, Hédi Turki, Yahia Turki y coexistent. Dans la Tunisie de la fin du protectorat, cette composition n’a rien d’anecdotique : c’est une position.

À l’indépendance, en 1956, Yahia Turki prend la présidence du mouvement. La peinture tunisienne dispose enfin d’une institution, d’un style reconnaissable et d’un public national. Elle a aussi, désormais, un problème neuf : que faire du folklore une fois la revendication identitaire satisfaite ?

Comment la peinture tunisienne est-elle passée à l’abstraction ?

Par la lettre. Après 1956, une part de la scène se détourne de la figuration : Hédi Turki et Naceur Ben Cheikh ouvrent la voie à une abstraction lyrique, tandis que d’autres continuent de chercher l’authenticité dans le motif.

La rupture décisive vient de Nja Mahdaoui (1937-2020). Son geste : peindre des signes qui ressemblent à des lettres arabes sans en être. Une calligraphie sans texte, illisible par construction, que la critique a qualifiée d’asémantique. La forme est libérée du sens, l’ornement devient sujet. Il recevra le Grand Prix de l’UNESCO pour l’artisanat du monde arabe en 2005, puis le Grand Prix des Arts et des Lettres de Tunisie en 2006.

Cette fascination pour la lumière et le signe tunisiens n’est d’ailleurs pas née dans le pays. En avril 1914, Paul Klee y séjourne quelques jours avec August Macke et Louis Moilliet. Kairouan lui arrache une note de journal restée célèbre, datée du 16 avril : « La couleur et moi sommes un. Je suis peintre. » L’aventure de Senecio et de l’abstraction géométrique de Klee commence sur ce voyage. La Tunisie a donc exporté sa leçon chromatique avant même d’avoir sa propre école.

Que devient la peinture tunisienne aujourd’hui ?

Elle a quitté le cadre. L’héritier le plus visible de Mahdaoui, eL Seed, artiste franco-tunisien, a inventé le « calligraffiti » : la calligraphie arabe traitée aux codes du graffiti, à l’échelle des façades.

Le chiffre est saisissant. En 2012, il recouvre le minaret de la mosquée Jara, à Gabès, sa ville d’origine : 47 mètres de haut, 10 mètres de large, deux faces. L’œuvre est réalisée pendant le Ramadan, dans un contexte de tensions entre milieux religieux et milieu artistique. Le texte choisi est un verset coranique sur l’égalité des humains. « Mon objectif était de rassembler les gens, c’est pourquoi j’ai choisi ces mots du Coran », expliquait l’artiste à propos du projet Jara Mosque. « J’aime le graffiti parce qu’il apporte l’art à tout le monde. J’aime le fait de démocratiser l’art. »

Soixante ans après l’École de Tunis, le mouvement de fond n’a pas changé : reprendre la main sur les images du pays. Seul le support a bougé.

Comment décorer son intérieur avec de la peinture tunisienne ?

Une toile moderne de cette école se comporte comme une pièce de caractère : elle donne le ton d’une pièce, elle ne l’accompagne pas. Quelques principes tirés de ses propres caractéristiques chromatiques.

  • Fond neutre obligatoire. Les bleus de chaux et les ocres saturés s’annulent sur un mur coloré. Blanc cassé, lin, plâtre brut : la toile respire.
  • Lumière chaude et rasante. Un éclairage à température chaude (2700 K) restitue les terres et les jaunes ; une lumière froide les verdit.
  • Styles compatibles. Intérieurs méditerranéens, décors minimalistes, mobilier en bois clair, mais aussi appartements haussmanniens où l’aplat vif casse la moulure.
  • Accrochage. Centre de l’œuvre à 150 cm du sol. Pour un fixé sous verre, éviter le contre-jour direct : la vitre renvoie tout.
  • Ne pas surcharger. Une seule pièce forte par mur. Le mur de cadres dessert ce type de peinture.

Quelle est la cote de la peinture tunisienne sur le marché ?

Ce marché reste accessible, avec une tête de gondole nettement identifiée : les grandes huiles de l’École de Tunis. Le record public connu revient à Ammar Farhat, dont La Rencontre des époux (1967, huile sur toile, 97 × 132 cm) a été adjugée 53 328 euros.

Type d’œuvre Période Prix observés
Huile majeure grand format, Ammar Farhat 1967 53 328 € (record)
Scène de genre, École de Tunis, format moyen 1952 33 000 €
Abstraction, Hédi Turki, Plaine fertile XXe s. 30 142 € (nov. 2022)
Huile petit format, Ammar Farhat XXe s. ≈ 10 000 €
Peinture de Jellal Ben Abdallah XXe s. 500 à 20 000 €
Estampe de Jellal Ben Abdallah XXe s. 30 à 1 200 €

Sources : résultats de ventes publiques compilés par la maison Millon.

Le marché est donc à deux vitesses. Les signatures historiques se négocient à cinq chiffres, mais l’écart avec les estampes — trente euros pour une entrée de gamme — laisse une marge rare aux collectionneurs débutants. On estime que la scène contemporaine, portée par les galeries de Tunis et de Dubaï, reste encore sous-évaluée par rapport aux scènes marocaine et égyptienne.

À retenir

  • Le fixé sous verre explique la signature visuelle de la peinture tunisienne : contours noirs, aplats francs, zéro demi-teinte.
  • 1949 est la date pivot : l’École de Tunis substitue un regard tunisien au regard orientaliste.
  • Nja Mahdaoui puis eL Seed déplacent l’enjeu de la figure vers le signe, puis de la toile vers la ville.
  • Comptez 30 à 1 200 € pour une estampe, 500 à 20 000 € pour une peinture d’un membre de l’École de Tunis.
  • Accrochez sur fond neutre, en lumière chaude, une œuvre par mur.

FAQ

Qui est considéré comme le père de la peinture tunisienne ?
Yahia Turki (1903-1969). Formé à Tunis puis à Paris, il est le premier peintre tunisien à imposer une figuration moderne des scènes locales, et il préside l’École de Tunis après l’indépendance de 1956.

Comment reconnaître une œuvre de l’École de Tunis ?
Cherchez trois marqueurs : un sujet local traité sans exotisme (médina, café, intérieur familial), des aplats de couleur nettement délimités, et une stylisation géométrique des personnages héritée de l’arabesque plutôt que du modelé académique.

Où voir de la peinture tunisienne en Tunisie ?
Le Musée national d’art moderne et contemporain et les galeries de Tunis, dont la galerie El Marsa, présentent régulièrement les figures historiques comme la scène actuelle. Le Salon tunisien, créé en 1894, reste la plus ancienne manifestation du pays.

Un fixé sous verre tunisien est-il un objet d’art ou d’artisanat ?
Les deux, et c’est précisément ce qui en fait l’intérêt. Longtemps classé comme production populaire anonyme, il est aujourd’hui reconnu comme la matrice formelle de la peinture tunisienne moderne, ce qui a fait monter la cote des pièces anciennes en bon état.

Faut-il investir dans la peinture tunisienne aujourd’hui ?
Le segment historique est solide mais étroit : peu d’œuvres majeures circulent, et les records dépassent rarement 55 000 euros. L’entrée par les estampes et les artistes contemporains reste la voie la plus accessible. Exigez systématiquement une provenance documentée : le marché nord-africain a connu des attributions fantaisistes.

Reste une question que ni les cotes ni les musées ne tranchent. Un pays peint par d’autres pendant un siècle, puis par lui-même pendant soixante-dix ans, a-t-il fini de se regarder ? À Gabès, un minaret de 47 mètres suggère que la réponse s’écrit encore, en très grand, sur les murs.