Artiste noir et blanc : ces peintres qui ont renoncé à la couleur

Il faut un sacré culot pour renoncer à la couleur. Malevitch l’a fait en 1915 avec un carré noir de 79,5 cm de côté, Picasso en 1937 avec une toile de près de huit mètres de long, Franz Kline à New York avec des brosses de peintre en bâtiment. Chaque artiste noir et blanc a ses raisons, et elles ne se ressemblent pas : le deuil, la colère, la perception, la lumière.

Leur histoire commence bien avant l’abstraction, dans les portraits de cour.

Avant la modernité, le noir est un vêtement

Pendant des siècles, le noir en peinture dit d’abord quelque chose de celui qui le porte. Vers 1546, Véronèse peint une veuve de Mantoue entièrement vêtue de noir, un chien à ses pieds en signe de fidélité. Le noir marque le deuil, la qualité du tissu marque le rang. Un siècle plus tard, dans les Provinces-Unies protestantes, les régents d’Amsterdam se font portraiturer en costume sombre : c’est l’uniforme de l’autorité et de la vertu.

Le XIXe siècle change la donne. Manet, nourri des maîtres espagnols vus au Louvre, peint Berthe Morisot en noir à plusieurs reprises entre 1868 et 1874. Odilon Redon, lui, travaille au fusain et à la lithographie et appelle le noir “la couleur la plus essentielle”. Et il y a la grisaille, cette peinture en camaïeu de gris que l’on demandait souvent aux peintres pour guider les graveurs. Ingres en laisse une version troublante de sa Grande Odalisque, aujourd’hui au Metropolitan Museum de New York.

Atelier de peintre avec une grande toile abstraite aux larges traits noirs sur fond blanc

1915 et 1937 : Malevitch et Picasso coupent les ponts

Le Carré noir de Malevitch, exposé à Petrograd en 1915, n’est pas un tableau noir et blanc au sens décoratif. C’est un manifeste. Le peintre veut un “point zéro” de la peinture, débarrassé de tout sujet, et le noir sur fond blanc est le moyen le plus radical d’y arriver. Il en peindra quatre versions.

Picasso part dans l’autre direction. Guernica, peint en quelques semaines après le bombardement de la ville basque en avril 1937, mesure 349 cm sur 777. Pourquoi Picasso peint-il en noir et blanc ? Parce qu’il réagit à une actualité qu’il découvre dans les journaux, et que la grisaille donne à la toile l’allure d’un document de presse. Présenté à l’Exposition universelle de Paris, le tableau voyage ensuite près de vingt ans avant de rejoindre Madrid, où il est exposé au musée Reina Sofía.

La photographie a changé le regard des peintres

Le choc vient de la photographie. Après 1839, les peintres comprennent qu’une image monochrome peut dire le vrai mieux qu’un tableau en couleurs. Gerhard Richter en a fait une méthode : il repeint des photos de presse ou d’albums de famille en gris, floutées, pour leur donner cette froideur documentaire. Robert Longo, qui dessine au fusain des vagues et des foules à taille monumentale, résume la chose d’une phrase : le noir et blanc, c’est la vérité.

Ce dialogue entre peinture et photo traverse tout le XXe siècle, de Cartier-Bresson à Sabine Weiss. Ceux qui veulent voir les images qui ont nourri ces peintres trouveront une bonne sélection dans ce panorama des photos noir et blanc les plus célèbres, avec le contexte de chaque cliché.

New York, années 1950 : le geste en noir

Franz Kline est sans doute le peintre noir et blanc le plus constant de l’expressionnisme abstrait. Il commence pourtant par une peinture figurative assez lourde, admirateur de Rembrandt et de Velázquez. Sa bascule vient à la fin des années 1940, au contact de Willem de Kooning. Il peint alors à l’émail industriel, avec des brosses de peintre en bâtiment, et des toiles comme Chief (1950) ou Mahoning (1956) ont l’air d’avoir été jetées d’un seul geste. Elles ne le sont pas : Kline préparait ses compositions par des esquisses tracées sur des pages d’annuaire téléphonique, puis les agrandissait.

Cette énergie a largement dépassé les musées : un grand tableau noir et blanc aux traits larges, accroché au-dessus d’un canapé, doit encore beaucoup à ces toiles new-yorkaises. Kline, lui, refusait qu’on lise ses signes comme de la calligraphie orientale. Pour lui, c’étaient des équivalents de la ville, ses poutrelles, ses ponts, sa brutalité.

Autour de lui, d’autres poussent le noir plus loin. Robert Motherwell consacre plus d’une centaine de toiles à ses Élégies pour la République espagnole, de grandes formes noires ovales qui reviennent de 1948 jusqu’aux années 1990. Ad Reinhardt peint à partir de 1953 des toiles presque entièrement noires, où l’on ne distingue des croix qu’après plusieurs minutes de regard. Frank Stella, en 1959, aligne des bandes noires régulières séparées par une fine ligne de toile nue et lance cette formule : ce que vous voyez est ce que vous voyez.

Riley et Vasarely : faire bouger l’œil

Dans les années 1960, le noir et blanc sert un tout autre projet. Victor Vasarely avait ouvert la voie dès 1937 avec ses zèbres faits uniquement de rayures noires et blanches entremêlées. Bridget Riley en fait un système. Movement in Squares (1961), un damier dont les cases rétrécissent vers le centre, donne l’impression physique que la surface se plie. Ici le noir et blanc n’exprime aucune émotion. Il agit directement sur la rétine, et c’est pour cela que l’art optique n’a presque jamais eu besoin de couleur à ses débuts.

Soulages, Hartung et la lumière du noir

En France, Hans Hartung et Pierre Soulages travaillent le noir dès l’après-guerre, par grands gestes sur fond clair. Soulages franchit un cap en 1979 : après une journée à se débattre avec une toile qu’il a couverte de noir, il s’aperçoit que c’est la lumière réfléchie par la matière qui fait le tableau. Il appelle cela l’outrenoir. Les stries, les zones lisses et les zones griffées accrochent la lumière différemment selon l’endroit où l’on se tient, si bien que le tableau change quand on bouge.

Le peintre est mort en 2022, à 102 ans. On peut voir ses toiles au musée Soulages de Rodez, et les vitraux qu’il a dessinés pour l’abbatiale de Conques, achevés en 1994, montrent la même obsession appliquée au verre.

Questions fréquentes

Qui est le peintre du noir ?

En France, c’est Pierre Soulages, l’inventeur de l’outrenoir. Aux États-Unis, Ad Reinhardt et ses “black paintings” occupent une place comparable.

Comment appelle-t-on un tableau en noir et blanc ?

On parle de peinture monochrome. Quand l’œuvre joue sur toute la gamme des gris, le terme exact est grisaille, une technique utilisée depuis le Moyen Âge.

Quel peintre a peint en noir et blanc par conviction politique ?

Picasso avec Guernica, et Motherwell avec ses Élégies pour la République espagnole. Les deux réagissent à la guerre d’Espagne, à dix ans d’écart, sans une touche de couleur.